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Tu peux changer ta vie ! Université populaire Mairie 2e Paris

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Restitution de l’université populaire de la mairie Paris 2ème du 14 octobre 2014 « TU PEUX CHANGER TA VIE /LIMITES DE LA TERRE : REDEFINIR NOS BESOINS ET NOS PRIORITES »

Jacques Boutault, maire de l’arrondissement a accueilli les participants et présenté la nouvelle formule de l’université populaire 2014-2015, plus concrète et délibérément constructive. Le parcours a été conçu pour mettre au jour des « expériences de résilience innovantes qui doivent susciter la réflexion », a-t-il précisé.

Dorothée Browaeys (coordinatrice de cette université populaire, auteure et fondatrice de VivAgora, Rédactrice en chef adjointe de UP’ Magazine) : le titre choisi pour cette conférence Tu peux changer ta vie est inspiré du dernier ouvrage du philosophe allemand Peter Sloterdijk (Tu dois changer ta vie) qui fait suite au livre Règles pour un parc humain. Il s’agit toujours pour ce philosophe de signaler que nous devons prendre acte de nos capacités techniques à modifier nos corps (anthropotechnique) comme notre l’environnement. Cela exige de nouvelles interactions démocratiques, où les priorités puissent être débattues, partagées, ajustées.

Cette première séance qui inaugure l’Université populaire est consacrée aux limites terrestres qui nécessitent – dès lors qu’on les considèrent – de redéfinir nos désirs et nos besoins. Il faut retrouver ce à quoi l’on tient chacun (subjectivement) pour faire sens collectivement.

Intervention de Philippe Bihouix, ingénieur centralien, co-auteur de Quel futur pour les métaux (2010) et auteur plus récemment de L’âge des Low techs

Philippe Bihouix se montre sceptique face aux solutions que beaucoup avancent. Il juge irréalistes les propositions de Jérémy Rifkin (auteur de la troisième révolution industrielle) qui croit à la puissance de la mise en réseaux notamment pour répondre aux défis énergétiques. Il tourne en dérision les projets d’arbres artificiels, de géo-ingénierie, et dénonce l’idéologie annonçant l’arrivée prochaine de biens entièrement gratuits. Il ironise également sur les formules de Laurence Parisot (ex-présidente du MEDEF) qui affirmait qu’une croissance forte favorise la dépollution, via l’introduction de bactéries modifiées se nourrissant des pollutions. P. Bihouix avance avec « un brin de pessimisme » sur ces questions, en soutenant l’argumentaire suivant :

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1°. Les dispositions de terres arables sont limitées, et à l’heure où il faut 4 tonnes de terre pour produire 1 tonne de nourriture, il ne reste que 75 années de réserves de terres arables ;

2°. Il détaille le sérieux problème de dilapidation des métaux. Géologiquement notre Terre vivante, a généré des quantités faramineuses de métaux. Mais encore faut-il pouvoir les extraire. S’il existe 20 000 millions de tonnes de cuivre sur notre globe par exemple, celles-ci sont peu concentrées, diffuses : il faudrait pour les extraire passer au tamis chaque parcelle de Terre. L’idée de réserve est délicate car l’accès n’est jamais garanti ou facile. On exploite toujours les réserves les plus accessibles, et celles qui restent demandent de plus en plus d’énergies pour les sortir ! Ainsi la crise que les sociétés traversent est double : la raréfaction des métaux se conjugue au problème de déplétion des hydrocarbures. En effet, les énergies renouvelables requièrent une forte intensité métallique. On arrive aussi à des situations ambiguës : l’extraction et la conversion des particules métalliques nécessaires à la confection d’éoliennes ou de panneaux photovoltaïques est par exemple très énergivore. Il y a donc un véritable problème lorsque se juxtaposent au même moment une tension sur l’énergie et une tension sur les métaux : c’est le cercle vicieux de l’innovation actuellement.

3° Lutter contre le gaspillage métallifère en préconisant un modèle d’économie circulaire induit des effets en trompes l’œil, pour deux raisons :
⁃ D’une part , notre utilisation des ressources métalliques ne favorise pas la récupération des matières premières. Comment recycler du titane lorsque utilisé diffusément sous forme de dioxyde comme colorant blanc de peinture ? Comment le recycler lorsque allié à différents autres métaux, sauf à en faire de l’acier bas de gamme ? De même pour le plastique souillé, du verre opaque confusément placé avec des verres de couleurs : à cet égard, P. Bihouix se montre critique vis à vis de notre système de tri.
⁃ D’autre part, la thermodynamique avec sa loi d’entropie prouve qu’il existe nécessairement une déperdition lors du processus de conversion.

Pour Philippe Bihouix, il s’agit donc de déconstruire le modèle de production : la dispersion métallique de la High Tech doit nous inviter à opter pour le paradigme inverse, les Low techs (qui ne cherche pas la seule performance du produit mais concilie d’autres atouts comme la facilité d’usage, de réparation, ou le recours à des mono-matériaux). « Il n’est pas raisonnable de privilégier le gaspillage de zinc et de cobalt qui, incorporés aux pneus des véhicules, se retrouvent sur les routes, considère-t-il. Il n’est pas viable de prétendre remédier à la déperdition énergétique des bâtiments en installant des capteurs et un système de gestion électronique ». En bref conclut-il, il faut faire plus simple, et préférer la machine à café italienne à la machine Nespresso.

Intervention de Vaia Tuuhia ,Déléguée générale de l’association 4D

Vaia Tuuhia est impliquée dans la mobilisation des associations en vue de la COP 21 (conférence sur le climat à Paris en 2015). Dans ce contexte, elle présente le projet Our life 21 mis en place par 4D. qui vise à donner l’occasion aux citoyens d’apprécier et de discuter la traduction concrète en termes d’alimentation, de transport ou de santé, des mesures envisagées (des « lots de chiffres et d’objectifs ») . En bref, il s’agit de faire sortir les enjeux de la conférence des parties hors des cénacles fermé des diplomates, pour les faire entrer dans la société civile. Contre l’institutionnalisme, « il est nécessaire de favoriser l’émergence d’une passerelle de dialogue citoyenne, pour l’adhésion sociale » a souligné Vaia Tuuhia. Face au manque de connaissances et aux problèmes de représentativité, il est indispensable d’impliquer les acteurs (citoyens, associations et entreprises), et de travailler multi-latéralement à la diffusion médiatique des projets pour générer un « effet cliquet » le moment venu.

Elle rappelle l’impératif de retrouver l’esprit de « Solidarité internationale obligatoire » dans un monde inégalitaire, tant du point de vue des émissions de gaz à effet de serre que des conséquences du réchauffement climatique. C’est la raison pour laquelle Our Life 21 est un projet global qui se réalise dans une multitude d’États (Chine, Sénégal, Pérou etc.) L’objectif est de concilier cette solidarité internationale avec la logique de durabilité, tout en favorisant la désirabilité des approches. Elle évoque la notion de « réussir sa vie » en luttant contre le changement climatique.

Une boite à outils a été imaginée pour poursuivre ces objectifs dans le cadre des ateliers de travail :
⁃ Des scénarios énergétiques et climatiques sont mis en place, des récits sont inventés (scénarios de vie réussies) ;
⁃ Des kits de sensibilisation et des blogues seront accessibles, des photos sont tirées, des œuvres culturelles sont promues ;
⁃ Des approches alternatives sont valorisées (au-delà des écogestes), par exemple pour attirer l’attention sur l’économie symbiotique.

Intervention de Pascale d’Erm, auteure notamment de Ils l’ont fait et ça marche, fruit d’une longue enquête menée sur 14 territoires, visant à restituer les expériences réussies d’acteurs divers

Ces expériences ont en commun de parvenir à réconcilier les besoins individuels et collectifs au terme d’un travail, en général long à mettre en place (10 ans), mais qui offre un bon retour sur investissement sur le moyen terme. Quelques illustrations :

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1°. A Nantes. L’équipe municipale a décidé de récupérer les déchets d’une scierie pour se chauffer. Grâce aux apports de l’ADEME ( 500 000 Euros) et de la municipalité (500 000 aussi), la ville est parvenue à économiser 110 000 litres de fioul. Ils travaillent maintenant à récupérer l’eau de pluie et à mieux collecter les ordures : la logique d’économie se poursuit.

2°. A Besançon. Pour faire face aux coûts des déchets, et ne pouvant se permettre d’incinérer ou de reconvertir les déchets avec une aciérie, les équipes municipales ont décidé d’instituer une redevance incitative qui fonctionne au poids. Grâce à un long travail de sensibilisation, la municipalité peut aujourd’hui fièrement afficher des résultats : – 50 % dans le budget des ménages et – 30% de volumes.

3°. Sur l’île Saint-Denis. Anticipant sur les objectifs de transition énergétique, les conseillers ont mené une « chasse au gaspillage » (‘éclairage d’un stade la nuit, arrosage systématique des gazons…). Ils ont également favorisé l’isolation thermique des bâtiments avec les bailleurs sociaux. En 10 ans, ces initiatives ont permis d’économiser 500 000 euros.

4°. A Strasbourg. Des coopératives d’habitants ont construits ensemble des projets immobiliers

Ces expériences ne font pas appel à des principes abstraits, mais font preuve de bons sens, de pragmatisme : c’est l’écologie de l’action chère à Edgar Morin.

Dorothée Browaeys donne la parole à la salle. Des questions expriment l’interrogation sur la portée des initiatives locales. « Peut-on penser qu’elles peuvent changer les projets? reprend Dorothée Browaeys, Peut-on se fier à ces dynamiques en pensant qu’elles inaugurent des changements plus profonds, systémiques ? ou bien vont-elles rester marginales, comme un « saupoudrage »

Philippe Bihouix précise ce qu’il entend par Low techs : pour favoriser le changement de paradigme, les acteurs doivent se concerter pour identifier les leviers du gaspillage : il est primordial de travailler sur les besoins réels, d’autant qu’il n’est pas envisageable pour le cycle de chaque produit de conduire une enquête multicritères. Il s’agit de retrouver une « écologie de l’offre » face à l’hypocrisie d’une « écologie de la demande » qui s’appuie sur l’incitation à la consommation favorisée par la publicité. Il considère que chaque échelon collectif peut agir à sa manière (famille, collectivité territoriale, État, organisation internationale), mais insiste sur le rôle que pourrait tenir l’État pour faire advenir une véritable transition. L’État peut poser un cadre normatif contraignant (pour limiter les vitesses de circulation, recycler etc.), et concentre un moyen puissant de transformation de la demande (ex : la commande publique autour du Bio dans les cantines).

Philippe Bihouix dénonce aussi les faux-semblants de l’économie circulaire. Il insiste sur la complexité intrinsèque à l’écoconception et à son application (ex : au rythme de remplacement des logements, il faudrait un siècle pour rénover notre parc de logements en France). L’idée des low techs réside dans la relocalisation de certaines activités concentrées dans de rares régions du globe. Comme la décroissance sera choisie ou subie, les sociétés doivent s’efforcer de provoquer un « effet domino » en suivant une démarche exemplaire féconde. Les illustrations ne manquent pas dans l’Histoire où la logique « top-down » qui parait contraignante a bénéficié d’un soutien populaire (ex : Churchill pendant la bataille d’Angleterre). Lorsque des chantiers colossaux se présentent, la question de l’acceptabilité sociale n’est pas incompatible avec des décisions prises d’en haut.

Vaïa Tuuhia rebondit : le terme de décroissance est il adéquat ? « De quoi parle-t-on précisément, demande-t-elle, en soulignant que ce terme est inféodé à la mesure par le PIB et la cohorte d’indicateurs éminemment discutables. On ne peut pas aller au Sénégal et y prêcher la décroissance », souligne-t-elle. Pour éviter d’insister sur la question de l’emploi, une narration particulière doit permettre de ressusciter la dynamique du progrès, qui s’appuie avant tout sur la transmission de la connaissance scientifique. La COP 21 est un objectif fondamental : un échec lors de cette conférence se solderait par une réaction de repli des citoyens. A l’échelon global, l’acceptabilité n’est possible que durant une courte période. Pour éviter ce risque, des mandats citoyens peuvent assurer des passerelles de dialogue.

Pour Pascale d’Erm, par l’intermédiaire de « minorités agissantes » essaimmées sur les territoires « l’intelligence a changé de camp ». Il faut prendre conscience qu’il y a des Régions où ces sont des acteurs locaux qui portent leur avenir.

Dans la salle, plusieurs interventions soulignent que les citoyens ou les politiques (surtout à la tête de l’État) sont face à des « injonctions contradictoires » en raison du poids des acteurs économiques. Ce n’est pas Bruxelles qui impose au gouvernement de reculer devant la « taxe carbone » ! Selon le maire, Jacques Boutault, les changements dans la commande publique ne trouvent que très peu d’écho auprès des filières économiques. Il justifie le concept oxymorique de « coup d’État démocratique ».

Philippe Bihouix estime que les attentes divergentes sont intrinsèques à la vie démocratique. Le problème vient davantage d’un manque de courage et de vision politique.

Le discours de la décroissance génère une panique compréhensible du point de vue de l’emploi et de la dette. Après la période des trente glorieuses, les nouvelles générations éprouvent un certain vertige à l’idée de déclassement par rapport à leur aïeux. Une expérience présentée par Pascale d’Erm a souligné la nécessité d’inclure les citoyens d’autant plus que l’inquiétude gagne. A Loos-en-Gohelle dans le Nord-Pas de Calais, les politiques ont promu l’habitant-acteur. Les choix – qui ont résulté des débats – se sont avérés fructueux : au lieu d’être détruites, les anciennes mines ont été préservées. Cette décision a permis d’éviter la déshérence de la ville : les sites sont dorénavant inscrits au Patrimoine mondial de l’Unesco, gage d’emploi, d’attrait culturel, et d’une meilleure qualité de vie.

Mais un sentiment paradoxal s’empare des esprits : si la « peur du déclassement » est palpable, les citoyens éprouvent également une certaine insécurité avec les technologies trans-humanistes des multinationales surpuissantes comme Google ou Amazon. La qualité de vie n’est donc pas la seule attente des citoyens, qui plus largement, s’interrogent sur leurs modes de vie, ce qui rejoint encore l’essentielle question du sens. Les intervenants sont au diapason pour signaler l’existence d’un clivage fort sur les questions technico-scientifiques (nanotechnologies, biotechnologies, nucléaire etc.). Philippe Bihouix illustre le propos avec l’exemple des big data. « Renonçant à expliquer le monde, les modèles numériques se limitent à agencer des corrélations souvent grotesques, estime-t-il. Ce modèle est aussi très énergivore, il risque de faire exploser l’intensité électrique des réseaux. A l’inverse, le projet d’encyclopédie universelle de Wikipédia en version anglaise tient en 2 DVD, et réconcilie l’Homme avec l’esprit de la science et du progrès ».

La vision du monde revendiquée par les partisans de l’une ou l’autre vision mènera inévitablement à des affrontements matériels.

Dorothée Browaeys interroge : en un mot, comment les intervenants qualifient-ils leur lutte quotidienne pour la transition ?

⁃ Vaiha Tuuhia : Celle-ci est riche de connaissance et de créativité : on ne vante pas assez les mérites complémentaires des néo-tribus, des monnaies complémentaires, des AMAPS, des communs numériques etc. Les projets tels Our life 21 permettent de répandre cette dynamique.
Pour Pascale d’Erm, le mot « sens » éclaire son engagement : sens comme sensoriel, sens comme direction, sens comme porteur de signification.
⁃ Philippe Bihouix apprécie le terme « panique » : c’est la peur des multinationales véhiculant l’image du cyborg numérique qui donne l’envie aux citoyens de retrousser leurs manches. Il faut donc jouer sur cette peur pour attirer la sympathie envers des projets alternatifs.

Evénement en partenariat avec UP’ Magazine et Sciences et Avenir
Retranscription Watch-out – Hadrien Kreiss/ L’initiative Watch-out Project est chargée de restituer l’éventail des initiatives innovantes identifiées lors des conférences qui se tiendront jusqu’au mois de mai.
Photo : Guillaume Benne

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